PHOTOGRAPHIES PHOTOGRAPHS
 
vitrines, 2008-2012

Série de 22 photographies noir et blanc, tirage type chromogène ou Lambda. Dimensions variables (76 x 100 cm / 40 x 60 cm), edition: 3 + 1 E.A
Series of 22 black and white photographs, chromogenic print or Lambda print. Variable dimensions (47,24 x 63 inches / 15,74 x 23,62 inches), edition of 3 and 1 A.P.

Apparue dans le premier tiers du XIXème siècle, avec la révolution commerciale qu’a déclenchée l’apparition des premiers grands magasins, la vitrine fait aujourd’hui entièrement partie de notre décor urbain. Sa fonction première, commerciale, ne se donne d’autre but que d’attirer le regard du passant et de provoquer son désir des objets qui s’y trouvent exposés, afin de susciter un achat.
Dans cette série de photographies commencée à Paris en 2008, les vitrines n’attirent pourtant que par leur étrangeté. Intitulée simplement Vitrines, la série laisse toutefois l’aspect documentaire pour basculer dans la fantasmagorie, ce que vient renforcer le noir et blanc qui accentue l’aspect nocturne et mystérieux de la plupart de ces images. Les Vitrines nous offrent le spectacle d'un monde un peu bizarre et décalé, avec sa vie propre, dont nous serions seulement séparés par une vitre qui rend les objets qu’elle contient aussi proches qu’inaccessibles, et, par là–même, désirables. Si les éclairages sur les objets, la mise en scène et les objets eux–mêmes captent le regard du passant, ce qui se joue derrière la vitre n’en est pas moins dérangeant, comme ces rats taxidermisés ou ce buste grotesque, figé pour l’éternité dans la laideur d’une grimace dégoûtée. Si nous sommes encore attirés, c’est avant tout la curiosité qui nous retient.
De fait, les photographies de la série renvoient bien plus au cabinet de curiosités qu’à la vitrine, comme une collection d’objets et de scènes étranges, tels ce personnage furieux devant l’horloge arrêtée, une collection d’œufs d’oiseaux sous cloche de verre qu’un improbable parent empaillé veille à la lumière des lampes, une peau d’ours un peu ridicule, coiffée d’un massacre, ou ces rats qui dansent joyeusement devant les flacons de mort–aux–rats qui ont scellé leur sort, eux–mêmes guettés dans une autre image de la même vitrine, par un corbeau prêt à fondre sur ses proies.
D’autres images de la série, jouant sur l’illusion d’optique des reflets sur la vitre, opèrent un autre type de décalage. Ainsi, une scène surréaliste se déroule dans la vitrine du coiffeur allemand, comme si la jeune femme de l’affiche, dont l’image rendue transparente par le jeu des reflets, s’affairait sur la tête à coiffer de la devanture. Les images de la rue viennent elles–mêmes se superposer à celles des vitrines pour troubler notre perception, comme ce jeune cerf majestueux, singulière apparition chargée de symboles, dont on peut rêver qu’il vient de traverser la rue de Seine.
Au delà du questionnement sur la perception du réel qu’induit le jeu des reflets sur la vitre, c’est la mort qui domine la série comme un leitmotiv. Les Vitrines s’imposent alors comme autant de natures mortes et nous donnent à voir un monde figé dans l’apparence de la vie, monde qui semble cependant pouvoir s’animer loin des regards, à l’image de cette armure qui paraît habitée et prête à se mouvoir. Se constitue alors sous nos yeux comme un monde parallèle, au delà de la vitre, le reflet, légèrement décalé, du monde dans lequel nous vivons. Les animaux naturalisés, rats, renard, ours, cerf, corbeau, fleurs conservées sous des cloches de verre comme les couronnes des mariées d’une autre époque deviennent ainsi les images et les symboles de vanités contemporaines. Si l’on veut s’amuser à reprendre la classification d’Ingvar Bergström, la vanité des richesses et du pouvoir s’y trouve représentée par un sac–à–main vernis, le caractère éphémère de nos existences, par les bougies des chandeliers, l’horloge ou la cohorte d’animaux morts et le cerf vient symboliser la résurrection et la vie éternelle. Finalement, les images extravagantes d’une armée de têtes de mannequins, emprisonnées derrière la grille épaisse du magasin, comme décapitées sous leurs perruques, ou les monstres, zombies et squelettes de plastique de la vitrine du magasin de farces et attrapes, viennent nous dire, ironiques et dérisoires, que la vie comme la mort ne sont qu’une farce. Signe des temps et de l'ère de la publicité, le crâne à la rose, memento mori par excellence, n’est plus seulement une vanité, mais il est estampillé au front, emportant la marque de sa futilité jusque dans la mort. Et omnia vanitas.

Ariane Chopard-Guillaumot

 
 
 
 
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